La vie ici, l’esprit là-bas
Loin de son île d’origine, la communauté tamoule sri-lankaise de Strasbourg a vécu ces derniers mois au rythme du conflit entre l’armée et les Tigres.
Ces derniers mois, les Tamouls ont manifesté au centre-ville de Strasbourg et au Parlement européen pour dénoncer l’intervention de l’armée sri-lankaise contre les Tigres. (Photo : Aveline Marques) Il est 14h30 ce samedi à la Maison de l’enfance de Hautepierre. Comme chaque semaine, c’est l’heure du début des cours pour les 65 élèves de l’association Tamoul Cholai, « le jardin » en tamoul, la langue qu'ils sont venus apprendre. Agés de trois à 19 ans, ils se répartissent dans les quatre classes de niveaux et entonnent une chanson appelant à la survie de leur langue. Alain Anton, 17 ans, veut pouvoir communiquer plus facilement avec ses parents qui parlent mal le français. « Et comprendre les chaînes de télévision en tamoul, sourit-il. Cela pourra aussi m’aider si je voyage un jour au Sri Lanka. » Comme quatre camarades, il passera l’option tamoul au bac cette année. Le cours, qui s’apparente plutôt à un dialogue, commence, dispensé par sept professeurs bénévoles. Loransiya, 15 ans, parle déjà tamoul couramment. Elle vient au Cholai surtout pour découvrir l’histoire et la culture de son peuple. « J’aimerais bien devenir bénévole pour aider les miens au pays, mais je ne voudrais pas forcément y vivre », précise-t-elle. Quelque 200 familles tamoules vivent à Strasbourg, dont environ la moitié sont originaires du Sri-Lanka. Elles ont commencé à arriver au milieu des années 1980, poussées à l’exil par le conflit entre le gouvernement et les Tigres de libération. Tous décrivent le même parcours : ils ont fui pour protéger leur vie, ont demandé le statut de réfugié politique. Pour pouvoir ensuite retourner de temps en temps au pays, où beaucoup de leurs proches sont restés, ils ont dû demander la nationalité française. Une minorité très visible A Strasbourg, la communauté tamoule s’est bien intégrée. « Ils participent aux associations, aux fêtes, ils ont des amis français, il y a même quelques mariages mixtes, témoigne le père Gérard, proche de cette population depuis une quinzaine d’années. Il y a très peu de chômeurs. Ils acceptent n’importe quel emploi et progressent. » Pour Serge Oehler, adjoint de quartier à Hautepierre, où vivent 60 familles, « ce sont des gens super, pleins de joie et de couleurs. C’est une minorité très visible, même s’ils sont peu nombreux ». Depuis cinq ans, John, 42 ans, est à la tête de son propre restaurant, qui s’affiche comme "indien": « On vit bien ici, mais on ne peut pas oublier notre pays. » En l’absence de temple pour pratiquer l’hindouisme, l’école de Tamoul Cholai est le seul lieu de rencontre de la communauté. Hormis la fête de Pongal Vila, le nouvel an sri-lankais, les célébrations sont rares. Presque toutes les familles ont été endeuillées par l’offensive menée jusqu’à la mi-mai par le gouvernement de Colombo contre les Tigres dans le nord-est du pays. Alors, depuis quelques mois, quand les Tamouls de Strasbourg se rassemblent, c’est avant tout pour manifester, devant le Parlement européen ou sur la place Kléber. « Quand j’ai dit à mon médecin que je venais du Sri Lanka, elle m’a répondu qu’elle y avait passé des vacances magnifiques, témoigne Mary Joséphine, 43 ans. Elle a eu du mal à me croire quand je lui ai parlé de tous nos problèmes. » La communauté tamoule souffre de l’image de terroristes associées aux Tigres, classés comme tels par l’Union européenne et les Etats-Unis. « Les Tigres sont nos protecteurs » Pourtant, la diaspora tamoule ne cache pas son soutien aux rebelles, malgré leur défaite face à l’armée cingalaise. « C’est la propagande du gouvernement qui a poussé l’Union européenne à considérer les Tigres comme des terroristes, déclare Nadarajah Kirupananthan, 39 ans, président de l’association Tamoul Cholai. Mais ce sont nos protecteurs, toutes les familles leur sont liées. » « On lutte tous pour la liberté ! », ajoute Kalaiyarasy, son épouse de 33 ans. Une personnalité de la communauté tamoule strasbourgeoise reconnaît que certaines familles continuent de soutenir financièrement les Tigres. Mais elle évoque aussi des pressions du gouvernement sri-lankais sur la diaspora. Selon Nadarajah Kirupananthan, « l’ambassade voulait faire interdire notre association par l’UE, comme si nous soutenions les terroristes. Le conflit s’est peut-être arrêté là-bas. Mais la lutte va continuer dans la diaspora, tant que le gouvernement cingalais ne respectera pas nos droits ».
Julien Lemaignen Aveline Marques |