Défaite des Tigres au Sri Lanka
Qu’une guérilla marxiste-léniniste soit éradiquée après vingt-cinq année de combats sanglants, ayant fait au bas mots 70.000 victimes, cela n’arrive pas tous les jours. C’est pourtant ce qui vient de se produire au Sri Lanka, où l’armée ceylanaise a battue à plate couture les Tigres de libération de l’Ilam Tamoul. Cette victoire a été obtenue avec l’appui de la Chine (l’un des principaux fournisseurs d’armes de Colombo), de la Russie, de l’Iran et de plusieurs pays arabes, alors que, étrangement, les Nations unies, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, faisaient pression sur le gouvernement sri-lankais pour qu’il accorde une trêve aux derniers combattants rebelles.
Pour comprendre l’origine et le développement de cette guérilla, il faut savoir que, située à une cinquantaine de kilomètres des côtes de l’Inde du Sud, Sri Lanka est peuplée de 20 millions d’habitants, qui sont pour 80 % d’entre eux des Cinghalais, bouddhistes parlant une langue indo-européenne, et pour le reste des Tamouls, hindouistes et utilisant une langue dravidienne. Ces Tamouls, sont issus d’invasions militaires durant le premier millénaire de notre ère et de vagues de travailleurs immigrés amenés sur l’île par les britanniques à la fin du XIXème et au début du XXème siècle. Ceci fait qu’ils sont considérés par les Cinghalais comme des étrangers envahisseurs, voire comme des « collabos » car les Tamouls ont été très nombreux à travailler dans l’administration coloniale et ont bénéficié d’un traitement préférentiel de la part des Britanniques jusqu’à l’indépendance de l’île. Cela explique que, depuis que celle-ci à été obtenue en 1948, le gouvernement sri-lankais a eu une tendance certaine à les traiter comme des citoyens de seconde zone. Ainsi, en 1949, les descendants d’immigrés récents - soit environ un quart des Tamouls ceylanais - se virent retirer la citoyenneté sri-lankaise et furent déclarés apatrides. Par la suite diverses campagnes eurent lieu pour les rapatrier en Inde malgré leurs protestations. Dans le même temps, le gouvernement favorisa la colonisation par des Cinghalais de zones traditionnellement peuplées de Tamouls. Ultérieurement, il fut décidé que le cinghalais remplacerait l’anglais comme langue de l’administration, privant de travail tous les fonctionnaires tamouls qui ne le maîtrisaient pas, tandis que d’autres mesures vexatoires étaient prises (interdiction de l’importation de films, livres ou journaux en tamoul venant d’Inde du Sud, interdiction de plusieurs partis politiques tamouls, etc.)
Les politiciens tamouls traditionnels qui oeuvraient pour une structuration fédérale de l’île, furent progressivement concurrencés par des militants plus radicaux partisans de l’indépendance de l’ Ilam Tamoul, la zone côtière au Nord et à l’Est du pays majoritairement habitée par des dravidiens. Aux élections législatives de 1976, un front indépendantiste remporta la majorité des sièges dans cette région mais le gouvernement invalida ses élus, en raison de leur position séparatiste. Il s’en suivit plusieurs années de troubles durant lesquelles la jeunesses tamoule affronta sporadiquement, d’abord les policiers cinghalais puis l’armée et se radicalisa. Certains, adjoignant à leur nationalisme ethnique une forte dose de marxisme-léninisme créèrent les Tigres de libération de l’Ilam Tamoul.
Ce front de libération, qui se caractérisa rapidement par sa violence – on estime que c’est lui qui fut le premier à organiser à grande échelle des attentats-suicides – tant à l’égard de ses adversaires (le président de l’Inde, Rajiv Gandhi en fit les frais, étant assassiné par une de ses militantes) que de ses concurrents (il élimina tous les autres mouvements nationalistes en faisant abattre leurs dirigeants et militants), réussit, dans les années 1990, à « libérer » une partie du Nord de Sri Lanka, y établissant un gouvernement dont le fonctionnement n’avait rien a envier aux dictatures marxistes d’Extrême-Orient en terme d’encadrement de la population.
Après quinze années d’une guerre civile confuse, qui vit l’intervention des troupes indiennes à Ceylan puis leur retrait, une trêve fut instaurée de 2001 à 2005. Pour les forces armées de Sri Lanka, réorganisées, renforcées et puissamment armée par la Chine, il n’était toutefois pas question de tolérer un État tamoul indépendant de facto. C’est pourquoi, en décembre 2005, elles rompirent la trêve et décidèrent de regagner le territoire perdu pied à pied. Elles entamèrent alors une offensive qui dura trois années et demie et qui vient de s’achever. Le 2 janvier 2009, l’armée sri-lankaise parvint à s’emparer de Kilinochchi, la « capitale » des Tigres, le 25 janvier elle prit le contrôle de Mullaitivu, la dernière ville aux mains des indépendantistes. Fin avril, les Tigres étaient retranchés, avec 50 000 civils leur servant de boucliers humains, dans une zone de 13 km² encerclé par l’armée sri-lankaise. Le chef des guérilleros, Vellupillai Prabhakaran, et ses proches, sont morts les armes à la main, entraînant dans un holocauste collectif plusieurs milliers de leurs militants, et poussant au sacrifice les dizaines de milliers de civils piégés dans la zone qu’ils contrôlaient encore.
Cependant, la mobilisation spectaculaire de la diaspora tamoule dans les pays occidentaux, organisée par la branche extérieure des Tigres de libération de l’Ilam Tamoul, qui s’est traduite par des manifestations de rue à Toronto, à Ottawa, à Londres, à Paris (notamment le 1er mai), à Genève et à Oslo, laisse présuger que la violence ne cessera pas mais modifiera son mode d’action. Éliminés de Sri-Lanka, les Tigres pourraient bien, avec l’aide de divers réseaux, se lancer dans le terrorisme au niveau international, contre les ambassades et les officiels ceylanais à l’étranger, mais aussi, éventuellement, contre les alliés du gouvernement Sri-Lankais. Soit la Chine, la Russie et l’Iran… ce qui justifie sans doute l’actuelle position conciliante des nations occidentales vis-à-vis de l’Ilam Tamoul.


